si on lance de la poussière c'est pour que ça retombe sur quelqu'un

Septembre 2024 – Août 2025 : une année de lecture

Voici le récit d’une année de lecture. Les livres mentionnés sont les suivants :

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Avant de quitter le Limousin, j’avais décidé de n’emporter qu’un seul livre. Pendant qu’on pesait les valises promises à la soute de l’avion, à la centaine de grammes près, j’avais choisi Des voix sous les pierres, publié en 1915 et écrit par Edgar Lee Masters, auteur américain énigmatique que je ne connaissais absolument pas. La couverture du livre est très belle : on me l’a offert après une rencontre en librairie où je présentais mon travail d’écriture.

Le livre est une suite d’épitaphes, gravées dans le cimetière d’un village imaginaire baptisé Spoon River, quelque part aux États-Unis. Chaque poème donne à entendre la voix d’un fantôme, enterré là, à Spoon River, c’est-à-dire dans le livre. En quelques mots, il raconte un bout de son histoire. À travers ce récit en vers libres, se dessine non seulement une personnalité, plus ou moins aimable, mais aussi une fresque collective : celle de la communauté, ses tensions, ses manques, ses rares joies.

Juxtaposés, ces discours circulent entre l’intime et le collectif. Le dispositif narratif est simple et très efficace. Évidemment, j’ai pensé que ça mériterait d’être transposé ailleurs, hors de la fiction. Il y aurait là une façon de continuer d’écrire sur les désastres en cours.

A l’arrivée à Istanbul, la réalité ressemble à un jeu de pistes. Il n’y a rien qui ne demande pas beaucoup d’énergie. Malgré tout, l’envie de lire de la littérature turque en français persiste et quand on va à l’Institut français, je commence à emprunter des livres.

Il me semble que, le truc à lire, sans trop réfléchir, c’est Orhan Pamuk. Ça fait des années que j’ai envie de tester, alors j’attrape celui dont le titre qui m’attire le plus, Les Nuits de la peste. Son dernier. Je lis 100 pages. Le livre m’accompagne pour dormir. Je m’ennuie. Mais surtout, c’est écrit bizarrement mais pas le bon bizarre, bizarre un peu raté. Seule qualité évidente du livre : il restitue la pénombre de la ville bleue.

Je parle de cette expérience déçue au travail et on me conseille de tester Mon Nom est Rouge. Allons-y ! Rien à voir : les premières pages sont assez virtuoses. L’action se déroule au XVIᵉ siècle. Chaque chapitre change de narrateur (et parfois ce sont même les couleurs qui prennent la parole). Le procédé narratif est clair quoique un peu étriqué, comme lorsqu’on sent l’auteur volontiers démonstratif, notamment quand il fait parler le seul personnage féminin du texte.

Le livre est généreux et brasse beaucoup de sujets. J’y aime son côté geek, par exemple la recherche autour des miniatures ottomanes (que je découvre en même temps que ma lecture) et la façon dont il rend poreuse la frontière entre l’art sacré commandé par les sultans du et l’art populaire des ruelles étriquées de la vieille Constantinople. Le livre interroge l’amour et désir depuis les pensées des différents personnages. Je ne sais pas trop quoi penser, j’hésite : je ne sais pas si le romantisme qui s’en dégage est juste bavard ou si mes réflexions sur l’aromantisme politique (si tu veux, clique et regarde Troublante Acide) biaisent ma perception de ces passages… que je trouve volontiers dégoulinants. Je botte en touche. Pour le reste, je valide donc Orhan Pamuk.

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J’ai aussi découvert le travail de la romancière Latife Tekin (Contes de la montagne d’ordures et Épées de glace). Sur le plan thématique, ce sont des livres que je respecte profondément, mais je les ai trouvé difficile à lire : est-ce un problème de traduction ou le choix d’un style maniériste ? C’est le genre de livres que j’aime tendrement, lisant quelques phrases ici et là, parce qu’au-delà d’une forme de mystification littéraire (ici de la précarité), elles parviennent à toucher des aspects souvent inconnus de la réalité.

En juillet, me reviens alors Latife Tekin en lisant le journal de Nalan Türkeli (Une femme des gecekondu, éditions du Toit, livre épuisé… à rééditer ?). Habituellement, je déteste les journaux, mais celui-ci est précis et nécessaire : c’est une plongée dans la violence d’un quotidien sans argent, sans espoir, et compressé par les injustices que peut vivre une femme pauvre. Il n’y a pas de pathos : juste une authenticité à fleur-de-peau.

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J’ai lu Tchador de Murathan Mungan. Un exilé rentre chez lui : il traverse des paysages désolés. Rentré, il est perdu. Malgré ses recherches, il ne retrouve pas sa famille, et tout le reste d’ailleurs, dans une transe kafkaïenne où le cauchemar, la réalité et le désert se mélangent. C’est court, brut et onirique à la fois. Un roman ombre.

Portrait du journaliste turc d’origine arménienne Hrant Dink, assassiné en 2007. Manifestation pour protester contre son assassinat à La Haye. ©AFP – EVERT-JAN DANIELS / ANP

Début 2025, je lis Parce qu’ils sont arméniens de Pinar Selek, un livre puissant entre récit militant autobiographique, réflexions politiques et pamphlet. L’auteure parvient, avec une certaine grâce, à réinterroger sans cesse d’où elle vient au fur et à mesure de son parcours. L’autocritique et la douceur avec lesquelles elle parle de ses ami·e·s rendent ce livre poignant. Quand je l’ai refermé, j’étais triste, mais convaincu que c’était une sacrée allumette (ou lampe-torche) dans ce monde de merde. Rencontré dans les pages du livre de Pinar Selek, j’ai lu certains travaux de Hrant Dink, journaliste turco-arménien assassiné en 2007 dans la rue, dont un mémorial se trouve près de chez moi. Fondateur d’Agos, journal rédigé en turc et en arménien, ses articles croisent témoignages sur ce que c’est de vivre comme minorité dans un pays à l’histoire officielle monolithique (celle de tous les États-nations, non?) et propositions de dialogues intercommunautaires : des textes instructifs, et des actions, devant lesquels je me sens tout petit.

Murat Özyasar © Philippe Dupuich

Gros coup de cœur pour Certifié conforme – histoire de Diyarbakır, de Murat Özyaşar, traduit par Sylvain Cavaillès (dont nous aurons l’occasion de parler de ses travaux d’édition et de traduction avec Kontr plus tard…). Le livre rassemble des textes de longueurs variables qui composent un portrait fragmentaire de Diyarbakır, à l’extrême est de la Turquie : récits de lutte, de mort, effet de la violence d’État sur les habitant·e·s kurdes, digressions linguistiques sur le turc et le kurde, histoires d’enfants et réflexions sur ce qu’est une vie et ce qu’elle vaut dans une ville que l’on veut réduire au silence. Les visages du narrateur se dévoilent dans le miroir que lui tend la ville. Le livre est d’une force incroyable tout en assumant le doute et l’absurdité de la brutalité. Pour qui écrit à partir de son expérience sensible, la lecture de ce livre me semble importante : il a quelque chose de la cruauté des contes de fées, mais tout y est vrai.

Plus tard, coup sur coup au mois d’avril, j’ai reçu deux colis de France.

D’abord Corbeau, le dernier livre de mon ami Théo Robine-Langlois. Écoutez des extraits ici. J’ai déjà chroniqué un livre de Théo (et je l’ai interviewé aussi…). Suivre ses publications, après l’avoir rencontré presque par hasard et commencé à échanger des poèmes sur internet avec lui, est toujours étrange. Son écriture éclaire aussi bien sa trajectoire que mes propres tentatives d’écriture. Alors avec le temps, je ne sais pas trop comment lire ses livres. Corbeau est foisonnant : entre cut-up (je crois), introspection et poésie visuelle tremblante comme une feuille. Les écrits fantômes du « corbeau » nous ballottent et des voix dans les étoiles nous enseignent des vérités mystérieuses (et très matérialistes, au sens marxiste). Théo, j’aime la liberté que tu t’octroies quand t’écris. Tu tentes, encore et encore, des trucs, et c’est toujours inspirant pour moi.

Ensuite, À la Guerre, le premier roman d’Elisa Borie (éditions de l’Ogre, coucou !). Je l’ai beaucoup aimé et il m’a évoqué pas mal de choses que j’adore. L’écriture est précise, parfois baroque. Quelque chose de riche qui fait écho, je trouve, aux Aventures de China Iron de Gabriela Cabezón Cámara. L’apprentissage se fait ici par une rage étouffée qui finit par déborder. Une course-poursuite s’installe, et le texte la suit avec intensité. J’apprécie comment le texte accueille la violence : l’angoisse de l’héroïne nourrit le récit, et les violences qu’elle subit (patriarcat crasse, travail & management contemporain, forces de l’ordre et quadrillage urbain…) essayent de se retourner contre l’ordre pour faire justice. J’ai utilisé l’adjectif baroque, parce que le sens du détail et la cruauté (accompagnée de couleurs) rendent le livre littéralement chatoyant. Dans l’abject, il y a parfois de la joie, ou l’inverse, je ne sais pas. Des passages m’ont évoqué le cinéma de Dario Argento, que j’adore, et j’avoue, il y a deux scènes que j’aurais beaucoup aimé écrire… 🔥 Curieux de la suite !

Kınalıada, Istanbul, 2025

Enfin, pour terminer, j’ai lu un livre sans en ouvrir une page (ou presque).

Au travail, on m’a recommandé de lire Yaşar Kemal. Un jour à la médiathèque, un titre attire mon attention. Je le prends, mais je ne sais pas ce qu’il y a dedans. Le titre est beau (Regarde donc l’Euphrate charrier le sang).

Un soir, Jules me demande si j’ai un livre à lui conseiller pour s’endormir, et dans la pile que je propose, elle choisit celui-ci.

Plusieurs jours plus tard, elle me dit : mais, c’est un truc de fou ce livre. Elle m’en lit un extrait à voix haute. Ça serre la gorge.

Les semaines qui suivent, quand je traîne un peu dans sa chambre où elle finit de travailler, j’ouvre le livre, et je ne tombe que sur des passages incroyables. Elle me dit que c’est beau et complexe. Je lis sans lire, mais c’est pareil.

Il y a quatre tomes, et après le deuxième, nous découvrons que les deux derniers tomes, écrits par l’auteur avant sa mort, n’ont pas été traduits. Jules dit, déterminée, qu’il faudra le lire en turc alors.

Quelques semaines plus tard, en mangeant une glace car on commence à se connaître un peu, Sylvain Cavaillès me parle de son travail de traducteur, de sa façon de travailler, de son goût pour la langue turque. Et depuis l’écran de son smartphone, il me lit quelques pages d’un texte sur lequel il travaille, qui n’est autre que… la suite de ce travail monumental de Yaşar Kemal. Autour, il y a du bruit, mais voilà, c’est là, le tableau apparaît devant mes yeux une nouvelle fois, un homme sur une barque rame, ses pensées grognent, tout ça dans une autre langue que celle de Yaşar Kemal, une langue qui tâche de respecter son écriture, d’une façon ou d’une autre, par la force des choses. Je raconte ça à Jules au téléphone, comme un trésor.

Que c’est beau, les littératures étrangères.

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2 réponses à “Septembre 2024 – Août 2025 : une année de lecture”

  1. Ce texte est super ! Jadore la façon dont tu partages tes découvertes littéraires avec cette spontanéité qui rend la lecture addictive. Les analyses sont justes et passionnées, ça motive vraiment à lire ces livres. Parfait ! 📚

    1. Merci beaucoup ! 😉

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