Pour illustrer mon article précédent, j’avais demandé à une I.A de générer l’image d’un livre qui brûlait et d’où sortaient des fantômes (je n’ai pas gardé le prompt, prière de m’excuser). Il se trouve qu’initialement, ce dont j’avais envie de parler, c’était de l’anthologie Poésie vivace de Turquie que je venais de recevoir des mains de Sylvain Cavaillès, qu’il a lui-même orchestrée. La très belle couverture du livre est en-dessous. L’article qui suit le concerne, mais il parlera aussi d’un autre livre Tout avait l’air normal de Donat Bayer, qui vient de paraître aux éditions Kontr, encore une fois. Ainsi, les paragraphes qui suivent sont un mélange de citations tirées des deux livres, de réflexions générales, d’anecdotes plus personnelles et de notes sans prétention, mais remplies d’une certaine joie, sur certaines autrices et auteurs traduits du turc.


* * *
Je ne le savais pas, mais une anthologie, en plus de nommer un recueil de morceaux choisis, ici morceaux de littérature, peut désigner une collection de fleurs. Pour être plus explicite, on peut dire que le mot florilège est un bon synonyme. Entre les mains, je tiens une anthologie de poésie turque, surnommée « Poésie vivace de Turquie ». L’adjectif est en italique. Si bouquet il fallait imaginer, il serait peut-être composé d’un mélange de lierre varié, d’agapanthe, de fleurs de ronces ou de lavande, par exemple. Les plantes vivaces sont celles que je préfère. Elles aiment s’agripper partout, elles sont fortes dans la médiocrité ambiante, elles tiennent debout. On le comprend assez vite : cette courte anthologie ne propose pas un panorama exhaustif de la poésie contemporaine turque. Elle est un instantané de ce qu’arrivent à faire les poétesses et poètes turcs en ces temps troubles. Leurs poèmes sont les fleurs qu’elles et ils arrivent à faire pousser.
« Il se tient immobile, le jour, dans la chambre, tout le jour. / Quand tu te lèves, il s’effondre, ton monde. » (I., La chambre, Donat Bayer, Tout avait l’air normal)
Les auteurices publié·es dans l’anthologie, ainsi que Donat Bayer, ont été publiés par la maison d’édition 160. Kilometre (« le 160e kilomètre »). Basée à Istanbul, elle tire son nom d’une expression attrapée dans un texte de Nâzım Hikmet, auteur phare d’une certaine modernité poétique dans le paysage littéraire turc, engagé au sein du parti communiste, ce qui lui a valu quelques séjours en prison. En somme, un exilé à l’intérieur de son pays comme à l’intérieur de la langue turque. Ce qui réunit les auteurices : un vers libre et cassé, de l’audace formelle, une façon ténue d’être au monde, donc expérimentale, puisque le monde est aride. Poétesses et poètes d’avant-garde, de tout temps, sont des mauvaises graines.
Du verre
Il prend la forme
Des montagnes, des plaines
Le corbeau s’en va
Reste sa voix
« La Turquie est aux Turcs »
Hurle
Une femme
Son fils rapporte une grippe
De Bagdad et la photo de son père
Le sang mauvais
Ne s’arrête pas
Il est mauvais
III, Le sang mauvais, Donat Bayer, Tout avait l’air normal
J’assiste à une lecture bilingue de Mahir Taşyurt. Il parle d’architecture. On dirait qu’il commente une partie poussiéreuse de Sim City 2000. C’est un jeu dans lequel on peut construire des villes monstrueuses dans lesquelles on voit à peine les êtres humains. Il dit qu’il est enfermé dedans, comme un magicien perdu dans un univers qu’il aurait entièrement inventé. J’entends une écriture très joueuse, directe, concrète et simple. Jacques Prévert avec un casque de réalité virtuelle (et quand tu regardes sur les bords, ça donne le vertige). Cela me donne une idée et quand je rentre à la maison, j’écris très vite des autoportraits en joueur de jeux vidéo, mais je n’enregistre pas mon fichier texte. Pendant la nuit, mon ordinateur plante. Écran bleu. Unexpected_Store_Exception. Le fichier est perdu. Je ne réécris rien. Avec le temps, les poèmes se déforment dans ma tête et se confondent avec ceux de Mahir.
Il y a quelque chose d’anodin, et en même temps de tout à fait remarquable, qui me fait beaucoup aimer cette anthologie : ce sont les portraits des auteurices. Imprimés en pleine page, ces photographies rendent le livre vivant. Il y a des jeunes, des moins jeunes, des personnes plus âgées. Ce sont elles et ce sont eux qui font de la poésie turque un espace vivace. Et ces personnes-là sont tout à fait normales, nous regardent pendant que nous lisons leurs textes. Autant que la sélection et le montage des textes entre eux, les photographies – notamment celles d’Alizée Grau Șahin (coucou !) – participent à quelque chose de très touchant. À l’oreille, cela me souffle quelque chose comme on n’écrit jamais tout·e seul·e. Il y a des liens visibles ou invisibles qui s’accrochent à nous. Parmi ces auteurices, difficile de savoir qui aura le privilège, ou l’opportunité, de faire carrière en Littérature (argh !) ou deviendra quelqu’un·e de renommé. On n’en sait rien et on s’en fout complètement.


6 petites pages brutes pour deux textes de Burak Acar, entre didascalies, informations attrapées dans des conversations pragmatiques et monologue intérieur un peu obsessionnel. On ne sait pas ce qui se passe, on ne sait pas qui parle, mais quelque chose est abîmé entre le monde et comment on le représente. Les scènes commentées comme des mauvais rêves sont irrespirables et il n’en reste souvent que des blocs de mots désordonnés. Parfois graves. Parfois sans intérêt. Des corps qui bougent, qui crient, des pensées qui bougent, et qui crient. On ne sait pas pourquoi.
C’est certain, je ne pourrai pas parler de tout. Ni des vers prosaïquement lyriques de Sude Özturk et d’Elvin Eroğlu. Ni de la poésie quasi-action d’Onur Köybaşı et de Liman Mehetcihat. Ni de l’exploration dépressive presque comique d’İlker Şaguj. Achète le livre. Apprends le turc.
je suis un bandit papa : je traverse avec les gouttes ton pays-des-aveugles
l’ivrogne de quarante-huit ans ne sait plus comment rentrer chez lui
je traîne mon squelette d’un demi-siècle sur le bord de mer de Moda
je serre plus fort mes béquilles et j’attends une réponse :
pourquoi m’as-tu abandonné ?
extrait de L’Aune, Levent Karataş
Le livre de Donat Bayer est un ensemble de plusieurs livres réunis. On lit que « selon l’aveu de l’auteur, ces trois recueils forment une trilogie sur le mal que les hommes se font les uns aux autres ». Et malgré les thèmes explorés, il faut dire que la poésie de Donat Bayer est généreuse, ingénieuse et variée. Et encore plus « Le Fulguré », composé d’une trentaine de poèmes sériels. Le sujet n’a rien d’abstrait, mais il est difficile de dire de quoi parlent ces textes qui construisent une narration poétique énigmatique où une suite de motifs se déplient et se replient les uns sur les autres. Il y a Eyüp, il y a la foudre, il y a l’âme d’Eyüp, perdue ou en mille morceaux, des livres dont les pages semblent déchirées, le fantôme d’Elisabeth Bishop tenant une carte routière au milieu de nulle part, la guerre et, peut-être, des soldats (ou leurs voix seules) qui en reviennent. Et pour faire ça, Donat Bayer colle des textes aussi différents que des fausses lettres, une chanson, un dessin, des recopiages, des réflexions de quelques mots ou des récits criblés de balles. Note simple : qu’est-ce que c’est dur, parfois, de parler de ce que fait la poésie… Ici, de toute évidence, cela n’a aucun sens. Pour autant, tout y tient par magie, la magie dont parlait Jack Spicer dans ses conférences hallucinées. Les poèmes tiennent ensemble et les fils sont invisibles.
Je termine sur les deux textes de Fatma Nur Türk – dont on peut espérer une traduction plus longue dans le futur. Le premier est une suite de strophes de deux vers composés d’énoncés factuels (« Deux zeppelins venus du passé »), le second une sorte de dialogue étrange à la ponctuation déréglée (« L’eau des mauvais jours »). Et un doute m’envahit : quel détour devons-nous prendre pour témoigner de la réalité d’une société verrouillée politiquement et dans laquelle les mots changent très vite de sens ? À quoi peuvent servir nos poèmes ? Les rapprochements d’images de l’autrice, et les conséquences qui ont l’air d’en découler, qu’est-ce qu’ils veulent dire ? C’est comme si une certaine forme de littéralité, c’est-à-dire d’envie -coûte que coûte – de décrire le réel, aboutissait à une forme de surréalité. Après tout, est-ce qu’une fois débarrassés des formules toutes faites et des images qui les hantent, les mots ne finissent-ils pas par ne décrire qu’un monde absurde ? Pas de réponse : c’est pour ça qu’on le fait.
– ben oui mais comment tu veux que je stocke mon eau des mauvais jours. et si j’enterrais les bouteilles
– pas bête. fais ça
– mais la terre ne m’appartient pas
– ah bon t’as pas de terre
– ben non, j’ai pas de terre. j’ai pas de jardin, pas de vigne. un jour où l’autre l’Etat va débarquer et dire cette eau que tu as enterrée dans ma terre est ma coreligionnaire
– oui bien sûr c’est possible
« L’eau des mauvais jours », Fatma Nur Türk
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C’était…
Poésie vivace de Turquie, une anthologie établie par Sylvain Cavaillès
Avec Ada Pancar, Ahmet Güntan, Ayşe Görkem Kozanoğlu, Burak Acar, Donat Bayer, Elvin Eroğlu, Fatma Nur Türk, İlker Şaguj, Levent Karataş, Liman Mehmetcihat, M. Milât Özçelik, Mahir Taşyurt, Oğuzhan Kayacan, Onur Köybaşı, Ömer Şişman, Sinan Özdemir et Sude Öztürk.
Poèmes traduits par Sylvain Cavaillès et Özsu Riv
éditions Kontr, été 2025, 128 pages, 13,90 €
et…
Tout avait l’air normal, un livre de poésie de Donat Bayer
Traduit du turc par Sylvain Cavaillès
éditions Kontr, septembre 2025, 136 pages, 13 €

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